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L’histoire de Patrick Bérard

Un article de Jean Dion, diffusé avec la permission spéciale du journal Le Devoir.

J’ai ri pour mourir

Le jeudi 3 juin 1999

C’est l’histoire d’un gars, comprends-tu, qui entre à l’hôtel. Et qui y reste trois mois et demi, mais pas parce qu’il apprécie le service aux chambres, le minibar et la piscine. L’hôtel, c’est l’Hôtel-Dieu de Montréal. Le gars s’appelle Patrick Bérard. Il est un miracle ambulant.

Il a failli mourir. Et encore, failli, c’est un bien petit mot. La Faucheuse l’a pris dans ses bras, lui a fait des mamours, lui a fait ses yeux doux de salope. Mais même groggy, complètement lessivé, inconscient la plupart du temps, il a dit non, pas à 35 ans. À 35 ans, on a encore des choses à faire. Ce sera pour une autre fois, ma belle.

J’ai connu Pat à l’université. Il avait lancé et animait un quiz genre Génies en herbe version folichonne qui s’appelait Bols et Bolles, notez le somptueux calembour; en groupe, on s’amusait à concocter des centaines de questions plus ou moins débiles. Après, comme un peu tout le monde, on s’est revus de loin en loin. Il avait toujours cinquante-six projets sur la table. Il énonçait aussi une quantité considérable de facéties; en fait, je crois bien que l’essentiel de son activité cérébrale consistait à trouver des niaiseries pour faire rire, et vous savez que, venant d’ici, c’est un compliment.

Nous nous sommes rencontrés il y a quelques jours. La fermeté de la poignée de main et le teint général sont plus ceux d’un mec qui revient de deux semaines dans le Sud, en exagérant à peine, que d’un ci-devant mourant. Pourtant, la dernière fois que je l’avais vu, je ne l’avais pas reconnu: en janvier 1998, il faisait la une du Journal de Montréal après avoir reçu 276 transfusions de sang (sérieux, il entrera peut-être dans le Guinness). Mais vous essaierez, vous, de reconnaître un gars dont le poids a chuté de 70 livres, il en pesait alors 123, et qui, bonjour la chimio, n’a plus un poil sur le coco.

C’est en octobre 1997 que Pat est entré à l’hôtel. La fatigue, la fièvre, des suées nocturnes puis des passages à vide l’avaient d’abord conduit à la Cité de la santé de Laval. Après quelques jours, quand on a vu que c’était beaucoup plus grave qu’on ne l’avait pensé, on l’a envoyé à l’Hôtel-Dieu les pieds devant. Il souffrait en fait d’un lymphome T, un très rare et très fulgurant cancer des ganglions. Qui avait atteint le stade 4, le plus avancé. «Normalement, tu ne t’en remets pas», raconte-t-il comme on dirait «normalement, je me couche vers minuit».

Mais il n’y a pas grand-chose de normal dans cette histoire. D’abord, il n’a pas dit viens-y la mort que je t’en crisse une, il n’a pas dit pourquoi moi, il n’a pas dit qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu, il n’a pas sombré dans le désespoir. Il ne pouvait pas, il était sur le carreau, assommé par la médication. Des premières semaines de son aventure, il n’a retenu que des bribes, une visite par-ci, un sourire par-là. On lui a raconté par la suite que le foie, les reins et la rate ne fonctionnaient à peu près plus, qu’il a été sous dialyse 24 heures par jour, qu’on l’a opéré à plusieurs reprises, qu’il a été envoyé trois fois aux soins intensifs, qu’il n’avait pratiquement plus de système immunitaire. Pendant quatre mois, il a tenu un rythme effarant de 130 pulsations cardiaques à la minute, avec des pointes à 160.

À un moment donné, les médecins ont qualifié son état de «désespéré». Ils lui ont donné moins de 5 % des chances de survivre. À un moment donné, ils ont dit à ses parents: «Si vous croyez à quelque chose de plus puissant que la science, ben c’est là qu’on est rendu.»
Quand il a émergé, il a décidé de se battre, dit-il, «comme un enfant». Pour le plaisir de lutter, presque, parce que la vie est ennuyeuse si elle n’est pas un jeu. «Quand ça fait mal, pleure. Et quand ça ne fait plus mal, amuse-toi», pour résumer.

Graduellement, il a réappris à vivre. Il se rappelle, par exemple, la première fois qu’il est retourné seul aux toilettes. Une banalité? On devine mal toute la dignité qui se cache derrière la faculté d’aller aux cagoinsses sans personne pour prendre en charge la mécanique. Il relate la fête qu’on lui a organisée à l’hôpital peu avant la Noël 1997 et à laquelle sont venus une trentaine de parents et amis: ce jour-là, son père et l’un de ses frères se sont présentés le crâne rasé «par solidarité», «et en les voyant, j’ai ri… pour mourir». Il raconte l’incommensurable bonheur de bouffer un premier smoked-meat chez Schwartz, de boire un misérable verre d’eau, de goûter le fond de l’air. Et il vous fait dire de donner du sang.

Comment diable a-t-il pu s’en sortir? Lui-même n’en sait trop rien. Il sait simplement que si la même chose lui était arrivée il y a cinq ans, il serait probablement mort. Et qu’une bonne part du miracle, par-delà les avancées de la médecine et les soins exceptionnels dont il a bénéficié, tient au fait qu’il avait et a encore des projets. Des projets simples, aller à la pêche avec son père, jouer de la musique, mais en sachant que «si tu n’en as pas, tu meurs à petit feu».

Oui mais. Tu es à risque, mon vieux. Tu sais bien que le cancer n’est jamais totalement vaincu, qu’il t’attendra toujours au tournant? Il répond qu’il exècre le mot «rémission». «Je suis guéri, dit-il. Je suis guéri jusqu’à ce que je retombe malade. Comme toi tu peux tomber malade demain.» De toute manière, il a un avantage. Nous tous, nous comptons les jours qu’il nous reste. Lui, il compte les jours qu’il a en plus.

Et il rit.